Trajectoires de paysans diois, retournons à nos moutons !
par Jean-Marie Bompard

Les terres et parcours que nous mettons en valeur [1] nous viennent pour la plupart de la famille Caille, celle de ma grand mère paternelle.
Joseph Caille s’installe en 1782 à Miscon où il épouse Catherine Ferrier . Il vient de Bonneval en Diois, hameau de Mondoureys, où ses parents Antoine Caille et Marianne Vincent sont "travailleurs" ( dixit l’acte de mariage ..).
la maison des Lamberts , dénommée "le chateau" par les Misconnais, est acquise en 1816 par leur fils qui s’appelle aussi Joseph Caille . Il semblerait que cette propriété ait à l’origine appartenu à la famille des seigneurs de Miscon, les Dupuy Latour , dont le nom est gravé sur plusieurs portes, mais elle a été mis en vente dans la succession d’un marchand de drap de la Motte Chalencon.
en 1890 le petit fils du 2éme Joseph, Jean Caille détient un gros troupeau dans lequel on dénombre .. 40 brebis. L’autorisation de paturer la foret communale nous apprend qu’il y a cette année là à Miscon 200 brebis. Elles appartiennent à 15 familles, sont gardées par 4 pâtres dûment habilités, alors que Miscon compte à cette époque plus de 250 habitants. En ce temps là , la laine est un des produits majeurs de l’élevage ovin, le fumier est déjà recherché, et la viande est presque un sous produit.
Cette prospérité économique, avec une économie ovine plus favorable qu’aujourd’hui, et certainement plus de travail que de capital, a permis en 1889 d’acquérir la ferme du col de Miscon, située sur la commune de Ravel . Comme Bonneval , Ravel est aujourd’hui rattachée à la commune de Boulc . Sur cette ferme du col, un troupeau de brebis qui dépassera les 200 mères trouvera sa nourriture tout l’été, sous la conduite d’un berger, jusque vers 1965.
en 1895 le fils de Jean, Stanislas Caille épouse Marie Brun de Montlaur. Celle ci à reçu en donation de sa tante Jeanne Blain, qui est la veuve du meunier, la propriété du moulin de Montlaur . Ils s’y installent , en continuant de travailler aussi les terres de Miscon et à y élever des moutons, qui font eux aussi de temps en temps le voyage.
Vers cette époque, notamment avec l’arrivée du chemin de fer , se développe un marché de viande d’agneau qu’on peut acheminer vers la capitale pour Pâques, ce qui accentue la spécialisation vers l’agneau de bergerie né en hiver. La race commune des alpes est améliorée en important des béliers anglais ( notamment southdown ) mieux conformés en viande, et on aboutit ainsi à ce qu’on appelle aujourd’hui la préalpe du sud , au détriment d’une certaine rusticité.
La fille de Stanislas et Marie, Jeanne Caille héritera des propriétés de Montlaur. Elle y fera construire comme nombre de paysans diois un poulailler de poules pondeuses, à l’initiative d’un minotier local qui s’était interessé à cette spéculation dans l’objectif de vendre plus de farine. Le partenariat économique avec ce précurseur ayant mal tourné, nos aviculteurs diois s’en sortent en devenant fournisseurs de l’usine grenobloise de Lustucru. Celle ci utilise à cette époque les œufs locaux pour fabriquer ses fameuses pâtes aux œufs frais.
A son frère Marcel Caille reviendront les terres de Miscon , et la mission de maintenir le patrimoine familial, et donc le troupeau de brebis .
- Mais la laine ne vaut plus rien, Marcel avait coutume de dire qu’avant elle assurait le salaire du berger , et que maintenant elle permet tout juste de lui offrir le pastis !!
- Pour la viande ça ne va pas fort non plus :
- l’entrée des anglais dans le marché commun y introduit surtout l’agneau congelé de nouvelle Zélande
- les rejetons des chevillards ne parviennent plus à faire face
- la grande distribution impose sa loi aux structures coopératives que les éleveurs ont du mettre en place, en vertu du principe déjà bien établi de la socialisation des pertes et de la privatisation des profits .
Aujourd’hui les primes, surtout celles à l’agriculture de montagne [2] devancent la viande dans le chiffre d’affaire d’un troupeau, mais comme tout finit un jour par s’arranger, le fumier ( pour faire le compost nécessaire à nos cultures bio ) et la laine ( pour isoler les toitures ) reprennent de la valeur !!
[1] formulation qui nous semble préférable à "exploiter" ..
[2] d’abord appelées prime à la vache tondeuse, puis indemnité spéciale montagne, ces aides , alimentées par le "2ème pilier de la PAC" sont désignées aujourd’hui par le sigle édifiant ICHN pour "indemnité compensatrice de handicap naturel" !!

